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.9.C'est dans un restaurant pour routiers d'un village du fin fond de la Charente que Guillaume finit par lâcher le morceau :
Elle s'appelle Alice…
Tandis qu'il avale son café, Yann écarquille les yeux :
Parce que tu ne savais pas encore son prénom ?
Ben non, je ne lui avais pas demandé…
Alors je te l'accorde, je me suis trompé. T'es loin d'être
du genre à brûler les étapes, toi ! Au fait, tu sais ce
qu'elle a, maintenant, comme moto ?
Euh non !
Attends, elle a quel âge ?
Je ne sais pas.
Quoi ?
C'est important ?
Ben un peu que c'est important. Tu m'as dit qu'elle te
paraissait jeune. Et tu n'as même pas cherché à savoir
si elle est majeure ?
En fait, on ne s'est pas vraiment beaucoup parlé jusqu'ici. Mais maintenant je dois l'appeler pour l'inviter à boire un verre.
C'est bien, tu progresses. Mais à mon avis, vu le temps
que tu as mis avant de lui demander son téléphone, tu
ferais mieux de l'inviter à dîner. Avec un peu de chance,
tu arriveras peut-être à lui placer plus de trois mots
avant le dessert, si le service n'est pas trop rapide.
Il reste encore à lui téléphoner !
Ça, tu devrais y arriver. Tu prends le combiné, tu tapes
la série de chiffres qu'elle a écrits sur ton carnet et dès
que tu l'entends dire "allô", tu parles !
Jusqu'à
"allô",
effectivement,
ça
devrait
aller.
C'est
après que…
Elle était bien partante pour sortir avec toi, non ?
Il m'a semblé, mais comme elle avait des clients, elle ne
m'a pas répondu clairement.
Pauvre naze, si elle t'a donné son numéro, c'est pour
quoi, d'après toi ?
Alors qu'ils quittent le relais et se dirigent vers leur fourgon,
Yann avise une cabine téléphonique sur la place :
Tu as une carte de téléphone ?
Pour quoi faire ?
T'en as une ?
Oui, j'en ai une.
Tu vas l'appeler maintenant.
Non mais ça ne va pas ?
Il faut battre le fer tant qu'il est chaud, mon vieux.
Mais je…
Allez, arrête de couiner ! Tu en meurs d'envie, de toute
façon !
Sortant une cigarette, Yann accompagne son jeune collègue
jusqu'à
la
cabine.
Tandis
que
l'écouteur
lui
donne
le
la,
Guillaume observe son ami fumeur poursuivre son lent travail
d'autodestruction à la lueur rougeoyante des cendres de sa
propre vie. Il réalise que lorsqu'il l'a connu, il fumait bien
davantage. Finalement, il aura au moins réussi à l'aider, lui…
A un léger craquement succède soudain une voix claire :
Allô ?
… Alice ?
Oui ?
C'est… c'est Guillaume. Je… Je t'appelle pour… enfin,
je voulais savoir si tu étais libre… un soir ?
Eh bien écoute ! Ce soir, non. Demain, ça t'irait ?
Ce serait parfait.
A dix-neuf heures ?
Dix-neuf heures. Où est-ce que…
A la parfumerie ?
D'accord.
Très bien. Bisous !
Elle raccroche aussitôt. Yann émet un étrange sourire, sa
cigarette calée entre les dents. Comme le jeune arrive à sa
hauteur, le métallier lui lance :
Eh bien tu vois, c'était pas si difficile !
Tu parles, j'ai été lamentable !
Elle a compris que c'est toi qui l'appelais, ce que tu
voulais, et tu as même réussi à lui filer rencard. Qu'estce que tu veux de plus ?
Une excuse valable pour ne pas y aller !
Quoi ?
Regarde, je tremble comme une feuille ! Je ne vais
jamais pouvoir y aller.
T'es gravos, toi, mais alors à un point ! Ça fait presque
une semaine que tu m'en parles. Je suis même sûr
maintenant que si je la croise dans la rue, ton Alice, je la
reconnaîtrai sans que tu me la montres ! Tu n'es pas le
premier gars timide que je rencontre. Mais tu es la seule
personne que je connaisse qui ait réussi à avoir un
rendez-vous en étant aussi maladroit.
Comme son collègue ne répond rien, Yann repart, d'une voix
plus douce qu'à l'accoutumée :
Des filles aussi patientes et généreuses que ça, ça ne
court pas les rues, Guillaume. Elle ne mérite pas que tu
lui poses un lapin, pas après les efforts qu'elle a faits
pour aller vers toi. Si ça se trouve, vous serez amis, et
ça
t'apportera
sûrement
autant
qu'une
relation
amoureuse. Alors ce rencard tu vas y aller. Et tu vas
apprendre à la connaître. Ton ange te tend une perche,
mon vieux. Ne refuse pas de la saisir. Ce serait plus bas
que tout…