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Le Syndrome de Cockayne.

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.11.

Guillaume termine sa manœuvre pour encastrer sa voiture entre deux gros monospaces. Ces restaurants sont vraisemblablement le dernier recours des familles nombreuses en cas d’anniversaire ou d’obtention d’examen. Sauf que ces jours-ci, les étudiants en sont encore à plancher sur leurs copies. Comme les places sont assez étroites, il doit s’y reprendre à deux fois sous l’œil attentif de la jeune femme. Elle doit réaliser que sa moto a eu en fait beaucoup de chance l’autre soir. Comme il la rejoint, elle lui vante les mérites du deux-roues pour ce qui est du problème du stationnement.
Ça ne doit pas être la joie quand il pleut ou qu’il fait

froid, tout de même ?
Je n’habite pas très loin du lieu où je travaille. Et puis, si

on est bien habillé…
Et lorsque tu as des courses à faire ?
La semaine, je suis chez mes grands-parents. Ils ont

une voiture, eux…
On dirait que tu n’aimes pas beaucoup les voitures.
Je préfère de loin la moto.
Et le fast-food…
Ils ont un service qui distribue des repas aux automobilistes de l’autre côté. Des fois j’y vais et je dîne comme ça. C’est bon, pas cher, et je n’ai pas de vaisselle à faire. C’est tout bénéf. !

Je veux bien te croire. Personnellement, j’aime encore faire ma cuisine moi-même ou plus généralement celle que fait ma mère. On est de vrais petits goinfres, dans la famille… Enfin, on aime la bonne cuisine.

Quand j’étais petite, j’allais au restaurant tous les dimanches avec ma grand-mère. Aujourd’hui, je préfère aller là. On ne se prend pas la tête avec les convenances. On mange avec les doigts, quoi ! Alors qu’ils pénètrent dans l’enceinte du fast-food, Guillaume est surpris de l’état de propreté des lieux. Les tables, les chaises et les bancs sont de facture très simple, toutefois elles sont nettes. En l’occurrence, le jeune homme ne leur en demande pas davantage. Par contre, le rigolo qui a réglé la climatisation devait tout juste arriver des tropiques. Avançant rapidement jusqu’à une espèce de guichet, ils attendent d’être interrogés par un des serveurs qui s’affairent derrière à préparer les plateaux repas des autres clients. Bientôt une petite brune à lunettes désire prendre leur commande. Guillaume glisse alors à la jeune femme :
Dis-donc, il faut une licence d’anglais pour comprendre le nom de leurs plats. Tu sais, Alice, tu n’as qu’à choisir pour nous deux. Ce sera plus pratique.
Comme tu veux… Elle lit quelques appellations anglophones affichées de toutes les couleurs au-dessus du guichet qui semblent parler à la serveuse. Cette dernière a en effet vite fait de remplir un plateau de deux boites de cartons avec deux hamburgers au poulet, deux cornets remplis de frites trop longues pour avoir été tirées directement d’une pomme de terre, et deux grands gobelets capuchonnés de boisson gazeuse.
5€50, annonce alors la serveuse en leur tendant le

plateau.
On partage, insiste Alice.
Certainement pas. C’est moi qui t’invite !
Allons, ne dis pas de bêtises, on partage.
Non, toi, ne dis pas de bêtises. C’est pour moi. Guillaume a vite fait d’extraire de son portefeuille l’argent nécessaire. Plutôt dépitée, Alice finit par renoncer, visiblement à regrets. Il repart bientôt, en prenant les plateaux :
Ne fais pas cette tête ! Bon, si ça te fait plaisir, c’est toi qui paieras la prochaine fois… Voulait-elle lui montrer son indépendance financière ? Ou bien était-elle fervente de la parité au point de vouloir mettre fin à cette vieille tradition du garçon qui paye tout ? Peut-être ne voulait-elle pas se sentir redevable de quoi que ce soit envers Guillaume ? Ce dernier ne voyait pas en quoi elle lui serait redevable. Il se sent comme dans un rêve, là. Il sort avec Alice. Lui ! Bizarrement il semble avoir un peu pris le dessus sur sa timidité. Il commence même à parler normalement avec Alice. Pourvu que ça dure, se dit-elle comme ils arrivent à une table tranquille, à l’écart de la cohue qui anime le guichet des commandes. Comme il mord dans son hamburger, la mayonnaise surgit de partout ! Le poulet est chaud, le pain aussi, et finalement, c'est plutôt bon. Il faut bien que ce soit pour elle qu'il ait remis les pieds dans un de ces restaurants rapides. Il s'est bien gardé en effet de lui raconter la dernière fois qu'il est venu ici. Il n'avait pas dix ans, néanmoins il s'en souvient comme si cela s'était produit la veille. Dans une de leurs recettes de hamburger, ils mettent une espèce de piment, un truc vraiment âpre sur le steak haché auquel Guillaume n'a jamais été capable de donner un nom. Quoi qu'il en soit, ce condiment l'avait rendu suffisamment nauséeux pour qu'une poubelle du restaurant en fasse rapidement les frais. En l'occurrence, il éprouve un certain soulagement de ne goûter que du poulet et de la mayonnaise entre les deux tranches de pain qu'il tient nerveusement entre ses doigts. Curieuse de savoir si cela lui convient, Alice le lui demande. Il la rassure évidemment. Elle repart sur le fait qu'elle choisit souvent cette formule à emporter les soirs où elle rentre tard ou qu'elle n'a pas envie de se fatiguer à cuisiner. Guillaume avale quelques gorgées de sa boisson. Le fait qu'elle soit gazeuse ne le surprend pas. Il est tout de même parvenu à choisir sa boisson lui-même ! Elle lui demande alors ce qu'il aime faire dans la vie, sorti des vérandas. Pris au dépourvu, il bredouille quelque chose d'inintelligible avant d'arriver à dire :
Je… Eh bien ! J'apprends à jouer du saxophone depuis

quelques mois…
Mm…
J'appartiens aussi à une chorale. J'aime bien chanter, mais j'ai une voix assez spéciale, alors en chœur ça s'entend moins. On reprend quelques tubes de variété, mais notre orientation première, ce sont plutôt les résonances du gospel. Personnellement j'aime aussi beaucoup le jazz et le jeu de Charlie Parker… Mais dismoi, tu écoutes quoi, comme musique ? Alice va défaillir ! Il lui a posé une question ! C'était assez inespéré. Malheureusement il a largement manqué sa cible :
Plutôt de la techno…
Ah… c'est bien aussi. Et sinon… tu aimes quoi, toi ? En

dehors du parfum, de la moto et des restos rapides ?
Les animaux de compagnie. J'héberge une véritable

tribu ! Comme elle se met à lui parler de ses souris blanches, des furets qui viennent de lui faire de magnifiques bébés et du chien qu'elle avait recueilli pendant un temps, Guillaume découvre enfin la personnalité d'Alice. Cette fille ne supporte pas les gens à manières, les chichis et autres cérémonials superflus. Elle croit en ce qui existe, en ce qui est authentique, comme l'affection de ses furets. Quand elle va au restaurant avec quelqu'un, c'est bien pour être avec cette personne et non pour l'épater avec un cadre coûteux où on ne sert que des plats certes joliment décorés, mais qui vous laissent immanquablement sur votre faim. Elle est profondément vraie et ses aspirations rejoignent sur le fond celles de Guillaume. Lui a toujours apprécié la simplicité. Les fastes et la vie de luxe ne le touchent pas. Son seul souhait dans la vie est de pouvoir profiter des gens qu'il aime, même s'il doit se contenter de places de tâcheron ou d'ouvrier malgré son BTS. Un choix de vie que personne autour de lui ne semble en mesure de comprendre. Comme il a évoqué son total désintérêt de l'argent en tant que tel, elle n'a pas relevé. Il a cependant senti que cela l'avait contrariée. Peut-être a-t-elle cru que s'il ne rêvait pas d'un plan de carrière, il ne voudrait pas non plus entendre parler de fonder un foyer ? En l'occurrence, il évoquait juste le fait qu'il ne ferait pas passer son travail avant ses proches, quitte à se faire licencier. Seulement ce n'est pas parce que sa langue s'est un peu déliée ce soir qu'il en est pour autant capable d'exprimer comme il faut ce qu'il pense vraiment. En revanche, pour ce qui est de gaffer, il n'a pas besoin de grand chose :
Par exemple, mon collègue me traite souvent de mauvais copilote, en des termes plus directs que ça, d'ailleurs. Parce j'ai à peu près autant le sens de l'orientation qu'une femme.

Je te demande pardon ? réplique-t-elle, plutôt sèchement.

Gloups… Ben… j'ai entendu dire à la télévision que les femmes avaient un très mauvais sens de l'orientation… comparé aux hommes… Il paraît que c'est prouvé… Euh ! Non ?
Non, je ne crois pas.
Désolé… Oh non, voilà qu'il s'excuse maintenant ! Alice en arrive à se demander ce qu'elle fait avec ce garçon quand il commence :
Tu sais, je n'ai pas l'habitude de parler aux gens comme ça. Je me doutais que j'allais dire des conneries. Si tu veux savoir, c'est la première fois que je sors avec quelqu'un depuis plusieurs années.
C'est ça, je vais te croire, marmonne-t-elle alors.
La dernière fille avec qui je suis sorti était malade. Après elle, je suis resté plusieurs années sans même adresser la parole aux gens que je ne connaissais pas déjà. J'avais très envie de te connaître, parce que tu es la première à m'avoir traité avec autant de gentillesse et de dignité. Je voulais te remercier pour ça. Puis, regardant sa montre, il dit alors :
Il est déjà huit heures… J'ai pas mal de route à faire pour aller à Jonzac. Le mercredi soir, on répète avec la chorale…
Tu veux y aller ?
Si tu as fini de manger… Elle acquiesce en silence devant son plateau vide. Elle est effectivement calée pour ce soir, mais elle serait volontiers restée plus longtemps. D'autant plus que Guillaume s'apprêtait à devenir intéressant. Décidément, il n'en fait qu'une à la fois. Quelque peu gênée, Alice saisit son casque pour se laisser raccompagner jusqu'à sa moto. Il lui dit qu'il ne garde pas une mauvaise impression de cette première soirée avec elle. Elle se dit qu'il pourrait fort bien s'agir de la dernière. Après l'avoir embrassé sur la joue, elle enfourche sa moto. Voyant ses traits de nouveau fermés, elle sent qu'il doit être en train de revoir le visage de l'amie qu'il a perdue, sur laquelle il a préféré rester évasif. Consciente qu'il va peut-être craquer devant elle, elle descend de moto en disant :
Allez, je t'embrasse et cette fois tu y vas…
Ouais… Passe une bonne soirée… Hésitante, Alice pose un baiser plus appuyé sur sa joue avant de monter à nouveau sur sa moto. Enfilant son casque, elle le regarde s'éloigner vers sa petite voiture. Elle doit reconnaître qu'elle ne sait plus vraiment ce qu'elle doit penser de lui, maintenant qu'elle a compris le sens de son regard…