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.23.

le lundi suivant… Alice reste pétrifiée à la lecture de la lettre que vient de lui remettre Cécile. Une fois de plus, sa collègue a réceptionné la

lettre de Guillaume à sa place. Dans l'arrière-boutique, la jeune fille est en train de sangloter quand Denise ouvre la porte. Croisant ce regard clair rempli de larmes, la vendeuse en reste aussi surprise que chagrinée. Elle sort aussitôt. S'approchant de Cécile qui s'occupe d'un couple de trentenaires, elle lui glisse :
Je crois que ta stagiaire a besoin de toi.
Eh ! Denise, Alice n'est pas une "stagiaire".
Peu importe. Va la voir, je crois que c'est sérieux. S'excusant auprès de ses clients, Cécile en laisse la charge à sa collègue avant de se rendre précipitamment vers l'arrièreboutique. Attrapant le courrier qui pend maladroitement dans la main de la jeune brune, elle cherche ce qui peut l'effondrer à ce point. Finalement elle relativise :
C'est une réaction assez enflammée, je te l'accorde, mais est-ce une raison pour te mettre dans un état pareil ?
Non mais tu as lu, il parle de m'enlever !
C'est vrai que ce n'est pas très rassurant.
Il me fait peur, Cécile. Je ne sais plus quoi faire…

Prenant la jeune femme dans ses bras, l'aînée dit alors :
Tu dois couper les ponts avec lui, le plus tôt possible. C'est ce que tu as de mieux à faire, crois-moi. Et puis, s'il insiste, je m'en occuperai… Alice acquiesce entre deux reniflements. Sa collègue repart alors :
Tu sauras désormais qu'il ne faut jamais ramener de travail à la maison… Saisissant son portable, la jeune femme dit alors, visiblement rassérénée, qu'elle va se débrouiller. Composant le numéro sur la lettre, elle attend la tonalité. Une voix de femme répond aussitôt.
Euh ! Excusez-moi de vous déranger. Je m'appelle

Alice, et je suis une amie de Guillaume…
Ah ! Je suis sa mère. Mais Guillaume n'est pas encore rentré. Il est parti en chantier à l'autre bout de la Charente.
Et… Est-ce qu'il y aurait un moyen de le joindre ?
Oui, ils ont un portable, son collègue et lui, pour les

urgences… Voulez-vous le numéro ?
Oui, s'il vous plaît… Comme la mère de Guillaume lui demande un instant, Alice en profite pour se moucher. Puis, saisissant un bloc et un crayon parmi le tas d'affaires qui encombre le bureau, elle note de son écriture arrondie le téléphone. Elle raccroche bientôt pour composer ce dernier. La tonalité met quelques secondes à venir. Puis à l'autre bout, une voix affirmée, assez grave, répond :
Oui ?
Guillaume, c'est toi ?
Non, je suis son collègue… Vous êtes Alice, c'est ça ?
Oui… Euh ! Puis-je lui parler ?
Attendez une seconde, je l'appelle. Dans le lointain, elle entend Yann appeler assez fort Guillaume :

Eh ! C'est pour toi ! C'est Alice… Puis après un silence, le collègue ajoute, comme le garçon doit arriver à sa hauteur :
Dis-donc, t'as pas mal, toi. Lui donner le portable de

l'équipe ! Si le patron apprend ça…
Mais je ne lui ai pas donné ! Comme il saisit le combiné, il démarre d'une voix assez surprise :
Alice ?
Oui, c'est ta mère qui m'a donné le numéro…
Ah ! Et… et alors ?
J'ai bien eu ta lettre, Guillaume… Je… J'ai toujours été

honnête avec toi. Et là, je dois dire que… j'ai peur…
Attends…

Guillaume monte dans la cabine du fourgon pour poursuivre :
Comment ça, tu as peur ?
J'ai peur de toi, Guillaume… Le jeune homme sent le monde s'effondrer sous ses pieds avant de bredouiller, incrédule :
Je ne comprends pas. Tu as peur de moi ? Mais qu'est

ce que j'ai fait ?
Tu me parles de m'enlever pour n'arrêter la voiture qu'en Andalousie… Mais je ne te connais pas, Guillaume. Je ne sais pas ce que tu veux… Le garçon n'arrive plus à prononcer un seul mot. Il se recroqueville sur la banquette avant d'appuyer le front contre la vitre froide. Sa pensée se concentre sur le froid qui envahit son visage. Inapte à réfléchir, il guette les dernières paroles d'Alice comme un condamné à mort s'attend au bruit du couperet :
S'il le faut, je… je changerai de magasin. Mais je préfère qu'on ne se revoit pas, Guillaume. Pardonne-moi, je ne peux plus… Elle raccroche. Le silence qui s'ensuit paraît un gouffre au jeune homme. Le souffle court, les jambes coupées, il reste un long moment la tête contre cette vitre couverte de buée. Lorsque Yann finit par monter, il découvre son collègue anéanti. Sans mot dire, il démarre et le fourgon repart sur les routes de la Charente. Aucun des deux ne sait combien de temps s'est écoulé dans ce silence pesant. Comme Yann a fini par allumer la radio, cela a un peu apaisé Guillaume qui réussit enfin à prononcer :
Elle a peur de moi…
Alors n'insiste pas… Le regard des deux hommes se croise l'espace de quelques secondes. Yann semble campé dans sa position. Guillaume lui demande toutefois de se garer. L'autre ne fait pas d'histoire. Descendant du fourgon, le jeune homme entreprend de faire le numéro d'Alice. Son amour pour elle est sincère. Il ne lui aurait jamais fait le moindre mal. Il a pris sa décision, même s'il sait déjà qu'elle sera probablement la plus douloureuse mais aussi la plus grande preuve d'amour qu'il peut lui donner. Il n'est pas surpris de tomber sur son répondeur. Il laisse le message suivant :
Si j'ai parlé de t'enlever dans la lettre, ce n'était qu'une image pour essayer de contrebalancer ma timidité et le peu de choses que je te disais. Je ne veux pas que tu changes quelque chose à ta vie à cause de moi. Ne quitte pas cette parfumerie. Je te jure que je ne reviendrai pas t'embêter. Et je te jure aussi que je ne te téléphonerai plus… Maintenant je vais raccrocher parce que tout ce que je pourrais dire ne se résumerait qu'à des idioties. Adieu, Alice.