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.25.La première fois qu’on la rencontre, on garde l’impression d’une adolescente plutôt timide, comme le sont la plupart des filles de son âge. Ceux qui ne la connaissent pas mettent ses silences sur le compte de cette phase critique qu’est la puberté. Et si ce n’est pas totalement faux, c’est pourtant loin de résumer la personnalité de Julie. Du fait de sa voix de soprano, elle s’est retrouvée placée au premier rang. Evidemment, cela l’a fait un peu paniquer quand elle a appris que dans les semaines suivantes plusieurs concerts allaient avoir lieu, alors qu’elle ne connaissait aucune chanson du répertoire ! Au même moment – c’était en novembre dernier – Guillaume avait déjà un peu évolué depuis ce coup de fil d’Alice qu’il considère désormais comme un électrochoc salvateur. Il a d’abord entrepris un régime drastique pour ressembler plus à un homme qu’à une terrine. Puis il a bazardé ses lunettes pour une paire de lentilles. Enfin, il a quitté son travail. Il s’était promis que la seule trace qu’il laisserait dans la vie serait gravée dans le cœur d’amis véritables. Car lui, il avait envie d’un travail plus social. Il voulait aider des personnes, agir concrètement auprès d’elles. Seulement ses horaires ont eu raison de lui et de sa motivation. Il s’est laissé bouffer par ses habitudes. Même sa voiture ne connaissait plus que la route menant de la maison au travail et du travail à la maison. Heureusement il y a eu Alice, apparue comme un projecteur sur sa vie. Sans rien faire, elle l’a mis en face de la nullité de sa personne et de ce qu’il faisait de sa vie. Presque un an et demi après, il voudrait qu’elle voie ce qu’elle lui a apporté. Il voudrait ressortir avec elle, lui montrer qu’il a changé. Seulement il lui a fait une promesse. Et il tient toujours ses promesses, du moins lorsque celles-ci sont du domaine du possible. Apprendre à jouer d’un instrument à vent était l’une d’elles. Certes il est loin d’être l’élève attentif et besogneux que souhaiterait son professeur. Toutefois, il n’a jamais manqué un cours. Cela n’a pas suffi à ses proches pour ne pas se demander pourquoi il persiste à les suivre alors qu’il ne travaille pas sérieusement son instrument. On le taxe de fainéantise, de manque de discipline, voire d’autres choses encore moins flatteuses quand la politesse n’est pas de mise. Peu importe, enfermé dans ses principes, Guillaume s’y tient. Après tout, à quoi d’autre pourrait-il se rattacher ? Ce n’est toutefois pas par principe qu’il s’est intéressé à la petite nouvelle. Ni non plus par une savante initiative de ses testostérones. Car même l’idée qu’autour d’eux, certains puissent envisager qu’il y a eu quelque chose entre cette jeune fille et lui ne lui pas effleuré l’esprit. En outre, elle a beau avoir les traits d’un ange, il y a presque une décennie d’écart entre eux. Et pour eux, surtout à leurs âges, cela suffisait largement à exclure jusqu’à la plus petite des arrière-pensées qui ont sûrement alimenté des conversations qui ne les ont cependant jamais touchés. Et puis, de toute façon, Guillaume n’a plus du tout le cœur à ça depuis Alice. En revanche, cela ne l’a pas empêché de bien s’extérioriser. Ainsi s’est-il fait des amis de personnes qu’il saluait à peine à son entrée à la chorale. Il n’a pas regretté de s’être ouvert à eux. Et malgré sa méfiance et sa peur de déranger qui continuent de lui torturer les méninges, il a même essayé de faire le premier pas avec d’autres, qui hélas n’ont pas vu d’intérêt à lui parler ou plus simplement n’ont rien trouvé à lui dire. Dans les premiers temps, cela l’a déçu, puis il s’est fait une raison. On ne peut pas plaire à tout le monde… Julie lui ayant semblé désemparée, Guillaume a donc surtout cherché à la mettre à l’aise au début. Puis, comme elle a ri de ses blagues et qu’au fond, ils ont commencé à bien s’entendre, le dialogue est venu naturellement entre eux. Cela n’avait alors rien de personnel. C’était surtout axé sur la musique et le chant qu’ils pratiquaient. De plus, il avait rapidement conclu à tort qu'elle ne serait pas capable de le comprendre. Car malgré ses progrès, il n’a pu raconter à personne ce qui l’a rendu aussi difficile à approcher. Il était convaincu que ça ne servait à rien d’en parler. Ça ne servait plus à rien… Pourtant un jour, alors qu'il évoquait en sa présence le roman fleuve qu’il écrivait, Julie a manifesté son désir d’en lire une partie. Cela a plutôt surpris son auteur. Jusque là en effet, peu de monde s’est intéressé de près à ses histoires, à l’exception d’une jeune femme passionnée de littérature dont les remarques judicieuses lui ont permis de progresser de façon notable. Il lui a donc prêté une nouvelle qu’il jugeait à peu près aboutie, de façon à ne pas la décourager par un volume d’un kilo et demi ! Une semaine plus tard, elle lui a rendu, un peu bougonne. Face à la surprise normale du garçon, elle lui a alors expliqué qu'elle a passé une partie de la nuit du mercredi précédent à lire au lieu de dormir, trop absorbée par l’histoire pour ne pas la lire d’une traite. Aussi lorsqu’elle a découvert l’issue tragique de l’aventure du pauvre Hervé, son sentiment final se rapprochait assez de la déception, bien que ce ne soit pas exactement le terme. En fait, elle s’est sentie mal à l’aise que la situation du personnage ne se soit pas arrangée à la fin. Après tout, même si on en est conscient, on passe sa vie sans jamais envisager qu’un jour, la mort nous frappera en personne, et non plus seulement autour de nous. Aussi quand on lit une histoire qui finit mal, on s’identifie toujours assez au personnage pour vivre son trépas comme une rupture avec soi-même, comme un rappel à sa propre condition. C’est pour ça que peu de monde aime les histoires qui finissent mal. Devant cette analyse pour le moins surprenante venant d’une adolescente qu’il jugeait jusque là assez insouciante, il a alors lâché, presque malgré lui, qu’elle n’aimerait pas connaître sa vie. C'était au mois de mars. Julie appréciait déjà beaucoup le contact de ce garçon pourtant lunatique capable des plus grotesques pitreries comme de rester prostré sur sa chaise, le regard perdu dans le vague. Elle le cherchait comme un repère pendant les concerts, car il avait toujours un geste ou un mot pour la faire rire et lui faire oublier le trac de la scène. Et puis elle sentait bien qu’il avait besoin d’elle, lui-aussi, même si comme lui, elle s’est toujours gardée de le concéder. Elle a donc insisté encore et toujours pour que Guillaume lui raconte son passé, usant d’arguments plus ou moins discutables, mais avec une détermination inébranlable. Finalement un soir vint lors duquel la chorale se produisit dans l’église de Fontaines d’Ozillac. En plus d’avoir une acoustique particulièrement bonne, elle est de ces églises auxquelles une architecture délicate, presque intimiste, procure un sentiment de sécurité, d’humanité et de profond respect à ceux qui y pénètrent. Sans ce cadre particulier, Guillaume n’aurait probablement pas cédé à la demande de sa jeune amie, clairement résolue à lui venir en aide, qu’il le veuille ou non ! Certes il aurait pu lui dépeindre son histoire avec Alice, comme il l'a fait avec l'homme qui l'écoute à présent, mais il savait que Julie ne se contenterait que de la véritable cause de son comportement. Ce qu'elle devait entendre ce soir-là, Guillaume ne l'avait donc raconté à personne d'autre, que ce soit parmi ses nouveaux amis auxquels il avait juste fait quelques allusions lorsque la conversation dérivait un peu ou dans sa famille où le sujet n'a même jamais été évoqué. Et pour cause ! Pour seule justification de ses actes, il ne voyait alors que celle qu'il avait soutenue autrefois, à savoir préserver ses proches qu'il aime plus que tout. Un amour tellement fort qu'il a toujours rendu impossible le moindre dialogue entre Guillaume et ses proches au sujet de sa vie amoureuse, un sujet qui n'a pourtant rien de tabou en soi. Julie a écouté en silence, attentive et discrète, ne prononçant que le strict nécessaire pour qu'il n'aille pas s'arrêter en chemin, comme à son habitude. Un silence a marqué la fin de son récit. Il pensait qu'elle cherchait un moyen de lui exprimer son dégoût assez clairement pour qu'il ne cherche pas à répliquer. Bien loin de le juger, et encore moins de le condamner, elle ne savait juste plus quoi dire. Une fois de plus, elle s'était retrouvée ramenée à sa propre situation, comme lorsqu'elle avait lu sa nouvelle. Il n'y avait pas d'issue heureuse possible pour Guillaume. Il ne pouvait rien faire. Et parce qu'il n'a pas réussi à l'admettre, il s'est mis à culpabiliser à tort pour un choix face auquel n'importe qui d'autre aurait fait la même chose. Prenant appui sur sa propre existence, Julie a finalement essayé de le lui faire comprendre. Mais pouvait-elle redresser un tir vieux de plusieurs années en une seule soirée ? Guillaume l'étudie tandis qu'elle évoque en définitive quelquesuns des ratés de son existence, très intimes, très profonds. Curieusement, pour la première fois depuis leur rencontre cinq mois auparavant, il a perçu en elle une fille courageuse et sensible, à des années lumière de l'adolescente insouciante qu'elle laissait paraître. C'est à partir de ce soir-là que l'amitié a vraiment pris le pas sur leur seule complicité. En ce soir glacial de mars, sur le parvis de cette église, leurs âmes se sont touchées…