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LES P'TITS BOUTS,
qui s'occupent de récolter
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et en particulier
Le Syndrome de Cockayne.

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.27.

"J'avais tout juste quatorze ans la dernière fois que nous avons dîné en famille chez mon grand-père. C'était à la fin du mois d'octobre. J'étais en troisième, avec le brevet en ligne de mire. Ce dîner reste l'un des plus importants de mon existence. Déjà, ce devait être l'une des dernières fois que je verrais mon père et mon grand-père à la même table. Mais surtout, c'est au cours de ce repas que l'idée a été lancée de m'envoyer passer une semaine dans le Lot-et-Garonne avec mon grand-père, chez son amie. Cette dernière avait des valeurs simples associées à un caractère généreux. C'est tout ce que je veux retenir d'elle, parce qu'à mon échelle, c'est tout ce qu'elle m'a laissé comme impression. Le dimanche suivant, je prenais donc le train avec eux jusqu'à Marmande. Puis des amis nous cueillirent pour nous conduire à Vianne, un village fortifié coulant des jours paisibles au bord de la Baïse. L'arrière-saison y est toujours aussi généreuse que le sont ses habitants dont l'ouverture d'esprit et la gentillesse m'ont plutôt désarçonné au début, tout charentais que j'étais. Je crois me souvenir qu'il a fait beau toute la semaine. Je peux toutefois me tromper, même si je ne me souviens pas qu'il ait plu de manière significative. Je n'étais pas vraiment attentif à ce qui m'entourait, il est vrai… J'étais un adolescent avide de ces films d'action et de sciencefiction, comme tout poltron qui cherche à s'identifier à un héros capable de se mettre dans des situations pas possibles et de trouver le temps de prendre la blondasse de service avant un final explosif. Bref, je n'étais pas vraiment branché jardinage. L'histoire de France n'étant pas non plus mon truc, nous n'échappions pas, mon grand-père et moi, à cette rupture qui existe d'ordinaire entre nos générations. Il m'a fallu quelques années pour m'intéresser à mes origines, au Frioul, et à son histoire au cœur de multiples chocs culturels. Des années que mon grand-père n'avait plus devant lui, malheureusement. Alors au lieu de profiter de ce précieux séjour pour me rapprocher de mes sources, de creuser mon passé et finalement acquérir mon identité, j'ai préféré tromper mon ennui à la bibliothèque municipale. Plongé dans la lecture d'une bande-dessinée, je ne l'ai pas remarquée quand elle y est entrée à son tour. Etait-ce pour des raisons aussi peu glorieuses ? Etait-ce pour ramener un livre emprunté ? Je ne l'ai jamais su. Quoi qu'il en soit, lorsqu'elle m'a aperçu, elle n'en est pas revenue. Un garçon de son âge perdu dans ce trou ! Car elle non plus n'était pas d'ici. Elle vivait à côté de Bordeaux, dans un village duquel je n'ai pas retenu le nom, ni même quelque chose de consonant. M'arrachant la BD des mains, elle m'a lancé d'une traite :
Ce n'est pas parce que tu as la vie devant toi qu'il faut gâcher une belle journée comme celle-là. Amène-toi ! Plus surpris qu'autre chose, je l'ai regardée abandonner négligemment le volume parmi les autres dans un bac de contreplaqué blanc avant de se diriger vers la sortie. Je l'ai évidemment rejointe. Une fois dehors, elle m'a demandé si j'étais de la région.
Non, je viens de Charente Maritime.
Oléron, le pays des huîtres !
Oui, sauf que moi, je n'aime pas les huîtres.
Tu devrais y goûter avant de dire ça. Ce premier conseil avisé, je ne manquerais pas de le suivre quelques temps après pour apprécier enfin à leur juste valeur ces délicieux coquillages. Tout en nous trouvant un petit banc à l'ombre sur la place, nous nous sommes mis à discuter. A l'époque, je parlais librement, calmement. En outre, elle avait la manière pour mettre les gens à l'aise. On sentait immédiatement qu'elle n'était pas à la recherche d'un prince charmant prompt à lui sortir une panoplie de clown pour l'impressionner, mais de gens authentiques et francs, en toute circonstance. Toutefois si je n'avais pas encore ce physique désastreux, ni la paire de lunettes affreuses qui devait m'échoir l'année d'après, j'étais déjà un as pour les gaffes. Je lui en ai d'ailleurs servi de bien gratinées. Seulement au lieu de l'offenser, elle a même fini par me dire que ça l'amusait. Car au fond, je la traitais comme n'importe qui d'autre. Je crois même que c'est ce qui l'a poussée à vouloir approfondir notre conversation. A ses yeux, être considérée comme les autres, c'était sinon une obsession, quelque chose qui lui tenait à cœur. En l'occurrence, elle a connu bon nombre de déceptions :
Dès que je leur dis pourquoi j'ai une aussi mauvaise toux, les gens changent du tout au tout avec moi. Ils ont cette sale pitié dans le regard. Ma présence les dérange et tout ce qu'ils souhaitent alors, c'est d'arriver à s'éloigner de moi le plus vite possible. S'éloigner de cette injustice qui les ramène à leur condition. Et eux, ce sont les plus humains du lot. Parce qu'après tu as ceux qui prennent peur, mais de moi. Peur d'attraper la mucoviscidose, tu te rends compte ? A vrai dire, je ne savais même pas qu'une telle maladie pouvait exister. La mort ne m'avait même encore jamais touché personnellement. Cette gamine était née avec une déficience génétique, la fibrose kystique. Elle a pourtant réussi à vivre une enfance normale, malgré les séances de "tam-tam dans le dos". Elle désignait ainsi l'expectoration nécessaire pour déloger le mucus qui encombrait inlassablement ses poumons. Puis sa vie s'est rythmée entre ses batteries de médicaments et ses séjours hospitaliers. De ses grands yeux verts elle m'a jaugé un moment. Sans mot dire, je l'ai finalement prise contre moi, à mon tour convaincu de mon impuissance. Gênée par mon silence, elle m'a alors mis un léger coup de coude dans le ventre en s'exclamant :

Allez, parle-moi de toi, un peu ! Dès lors, tout ce qui me venait à l'esprit me semblait dérisoire. De mes tracas amoureux à mes incertitudes quant à la profession qu'on me demandait déjà de choisir, rien n'était important au fond. Elle m'a alors affirmé qu'au contraire, rien n'est futile dans ce qui touche les relations humaines, quelle que soit leur nature. Je lui ai donc parlé de mon égérie du moment, une petite blonde vraiment jolie, quoique profondément immature. Je lui ai décrit d'une telle façon qu'à son tour elle n'a plus dit un mot un long moment. Ça m'a permis de mieux la regarder, de la voir enfin, de remarquer son charme discret. Elle avait les cheveux bien noirs, plutôt fins. La frange noire mangeait le front d'un visage très pâle, aux pommettes saillantes. Sa plantation de dents légèrement avancée donnait à son sourire un je ne sais quoi de malicieux. Ses yeux enfin, d'un vert très pur, proche de l'émeraude, une couleur assez rare pour ne pas l'avoir retrouvée chez quelqu'un d'autre depuis. Son corps était celui d'une gamine de douze ans, flottant presque dans son grand pantalon et son pull outrageusement étiré. Comme le détail m'a intrigué, elle m'a dit qu'elle allait sur ses dix-huit ans :
Je suis capricorne de justesse, moi. Je suis du vingtdeux décembre. Quelques heures de moins et j'étais sagittaire. Comme quoi, l'astrologie, ça ne rime pas à grand chose ! Nous avons un peu débattu sur l'habitude curieuse que nous partagions de toujours chercher l'horoscope en premier quand nous achetons un nouveau magasine télé ! Puis l'heure ayant bien avancé, elle m'a donné rendez-vous le lendemain aprèsmidi, à la bibliothèque…"