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.32.
La voix de Guillaume s'est perdue dans un murmure :
Et vous voyez, ça fait dix ans que je n'arrête pas de me
ressasser
comment
cette
histoire.
Dix
ans
à
me
demander
j'ai
pu
être
assez
débile
pour
ne
pas
la
rattraper. Qu'est-ce que ça importait qu'on ait deux jours
ou deux heures devant nous ? Nous nous serions fait un
paradis de chaque seconde. Et même mes parents
auraient fini par comprendre notre fugue ! Mais qui
pourrait accepter ce que j'ai choisi de faire ? Qui ?
Julie et Sarah, déjà…
Comment ça ?
Tu
m'as
dit
que
Julie
et
toi
vous
êtes
davantage
rapprochés après qu'elle ait su pour Sarah. Sarah quant
à elle ne voulait peut-être pas fuguer avec toi. Peut-être
voulait-elle
juste
être
sûre
que
tu
n'étais
pas
trop
attachée à elle pour reprendre ta vie comme avant ?
Je ne saisis pas bien…
Crois-tu qu'elle ignorait sa condition ? Crois-tu qu'elle
ignorait l'ampleur de ce qu'elle te demandait ? Crois-tu
qu'elle ignorait l'âge que tu avais à l'époque ? Si tu
répondais
oui
à
une
seule
de
ces
questions,
tu
insulterais son intelligence. Car elle l'était beaucoup trop
pour ne pas avoir conscience de tout ça. A mon avis,
avant même de te poser la question, elle savait que
vous repartiriez chacun de votre côté à la fin de cette
semaine. Tu lui as offert tout ce qu'un garçon de ton âge
pouvait lui proposer. Une oreille attentive, un respect de
sa personne et beaucoup de tendresse. Elle t'a ouvert à
ta sensibilité, à ta manière d'écrire. Alors cesse de
culpabiliser, Guillaume. Cesse de voir en le dénouement
de cette histoire une excuse pour ne plus avancer.
Accepte enfin ce que Sarah t'a donné et prends ton
envol. Tu n'as pas gâché sa vie. Par contre, c'est la
tienne que tu es en train de foutre en l'air.
Vous auriez raison s'il n'y avait eu son numéro de téléphone sur mon bras. La fugue n'était pas obligatoire, je vous l'accorde, mais je ne l'ai pas rappelée…
Si,
tu
l'as
fait…
Seulement
tu
es
tombé
sur
son
répondeur.
Comment… Comment le savez-vous ?
Tu ne connaissais pas encore son prénom.
Peut-être, mais vous ne savez pas quand j'ai eu recours
à son téléphone, et c'est là que ça coince, vous voyez.
Tu l'as rappelée trop tard, c'est ça ?
Précisément…
Aussi
quand
j'ai
réalisé
que
non
seulement j'étais passé à côté de la seule femme de ma
vie, mais qu'en plus j'avais mis quatre années avant de
le réaliser, c'est là que j'ai sombré. J'ai pris vingt-cinq
kilos. Je me suis laissé partir à la dérive. J'ai voulu
mourir, mais je n'avais même plus les couilles d'en finir.
J'étais devenu moins qu'un homme, à peine un fantôme.
Alors pour ne plus voir le vide de mon existence et
tenter de dépasser mes remords, je me suis mis à écrire
comme
un
forcené.
Je
ne
pensais
qu'à
travailler
l'histoire
qui
immortaliserait
Sarah,
celle
qui
me
permettrait de conjurer mes erreurs, celle qui pourrait
me faire oublier ma lâcheté et ma bêtise…
Et finalement tu l'as écrite…
Oui, mais ce n'est pas ce livre qui me libèrera. Ce n'est
pas ce livre qui me renverra au seul vrai moment où
j'aurais dû apprendre son prénom. Ce n'est pas ce livre
qui me fera prendre sa main et oser l'aimer au-delà de
mes peurs, au-delà d'une réalité qui nous aurait de toute
façon rattrapés.
C'est précisément parce que votre réalité vous aurait rattrapés que fuguer aurait été une erreur. Et en effet, il est temps d'arrêter ce petit jeu. Tu ne remonteras pas le temps. Tu devras vivre avec le fait d'avoir été aussi long pour la rappeler. Mais avant, s'il te plait, essaie de te souvenir pourquoi il t'a été aussi dur de le faire. Pourquoi avais-tu autant de mal au téléphone ?
Parce que plus le temps passait, moins je savais quoi lui dire. J'avais peur de la déranger, peur de la blesser. Et la peur est restée ancrée en moi.
De même que lorsqu'il a été question d'Alice. Toutefois il semblerait que l'entrée en jeu de Julie a changé la donne.
Je
crois
que
ma
relation
avec
Julie
est
devenue
fondamentale à mon retour à l'équilibre. Elle est à
l'origine de quelques miracles sur ma personne. Entre
autres, elle m'a obligé à "apprivoiser" le téléphone. J'en
ai même acheté un pour ne pas perdre le contact avec
elle pendant les vacances. J'arrive à en parler à mes
parents, à évoquer quelquefois des moments passés
avec elle à la chorale ou ailleurs.
Pourquoi es-tu venu me voir alors ?
On m'avait dit que vous pourriez quelque chose pour
moi, que vous pourriez m'aider à vaincre mes démons.
Ma foi, dans ton cas, je ne pourrai rien de plus que ce
que Julie est en train de réussir avec toi. Quand tu en
parles, c'est visible, tu te détends instantanément. Tu
termines tes phrases. Tu es plus serein. Et tu n'évoques
plus des problèmes, mais quasiment que des choses
positives. Moi je suis psychologue, pas magicien. Dans
un cas comme le tien, il nous faudrait au moins quinze à
vingt séances au bas mot rien que pour casser les
fondations
de
ta
culpabilité.
Julie
a
visiblement
un
meilleur feeling avec toi. Tu n'as rien de pathologique, si
ce n'est ta timidité. Mais même sur ce point, je ne vais
te donner qu'un simple conseil. Le contact avec les
autres, c'est comme le saxophone. Il faut pratiquer,
encore et toujours, et après ça vient naturellement.
Après un silence, le psychologue termine :
Tu sais, ce qu'on appelle l'expérience, c'est tout ce que
nos erreurs nous ont appris. Tu en as fait ta part. Elles
t'ont fait douter. Elles t'ont fait mûrir. Elles ont fait de toi
ce
que
tu
es.
Maintenant,
cesse
de
te
poser
des
questions.
L'expérience,
tu
l'as,
désormais.
La