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chapitre 2 - 2 ans auparavant…


"Je m'appelle Guillaume Artus. Le prénom d'un conquérant, le nom d'un roi. Et à l'époque, tout le reste du perdant. Lent, maladroit. Pas vraiment un intellectuel non plus. Devant la glace, pas grand chose pour rattraper le contenu. Une espèce de bouée autour d'abdos minables, une paire de lunettes grossières et des dents de sagesse en double file qui me torturent de temps à autre. Rien d'insurmontable, c'est vrai. Mais pris comme un ensemble, ça m'a suffi pour développer mon plus gros défaut : une timidité maladive.

Cela ne m'a toutefois pas empêché de décrocher un travail d'installateur de vérandas, malgré la "conjoncture actuelle". Je travaille en binôme avec un gars sympathique qui s'appelle Yann. Lui, c'est le genre à traiter les problèmes l'un après l'autre, avec une bienheureuse patience et surtout des résultats. Pour ma part, j'apprends. Il me charrie beaucoup, toutefois ses conseils sont rarement mauvais… sauf bien sûr en matière de roman.

Sur ce point, il n'a pas vraiment les mêmes affinités que moi. Je crois bon de vous indiquer maintenant que j'écris depuis longtemps. Certes il n'est pas une seule de mes histoires dont je sois totalement satisfait, excepté la plus récente, sur laquelle je fonde toujours beaucoup d'espoir, même si cela ne dure en général que le temps qui sépare son écriture de sa relecture. Seulement là, je suis sûr de tenir le bon bout. Je sais que je vais écrire le chef-d'oeuvre…

- Celui qui va lancer ta carrière en France ou au Japon, termine mon collègue qui n'assiste pas là à mon premier délire littéraire.

- Exactement ! Mais cette fois, c'est sûr, il va être pris. Ils ne pourront pas me le refuser.

- Ça fait combien d'histoires que tu leur envoies, aux t'aperçois deux jours après que tu as encore des modifications de dernière minute à lui apporter. Six à huit semaines plus tard, tu reçois un courrier sur un joli papier à en-tête qui t'annonce élégamment qu'il n'est pas pris.

- Et alors ?

- Alors tu t'en fous pour une fortune à chaque fois, et pour rien. Tu n'en as pas marre de claquer ton pognon dans des conneries pareilles ? Achète un de ces trucs à gratter. T'as les mêmes chances de faire fortune, et ça ne coûte qu'un ou deux euros… Tiens, le Loto, c'est bien aussi, le Loto !

- Ouais ! Peut-être, mais ça t'a rapporté quelque chose, à toi ?

- Tes histoires ne t'apporteront rien non plus, Guillaume. Et ce n'est pas seulement du pognon que tu gaspilles là-dedans. C'est aussi beaucoup de ton temps libre. Du temps que tu pourrais passer à dormir, d'ailleurs ! Parce que vu ton efficacité au boulot et la tronche de cadavre que tu te payes ce matin, tu n'as pas dû te coucher de bonne heure.

- Ben en fait, il était plus tôt que tard.

- T'es gravos, toi, quand même !

- Si tu le dis… Bon, je peux te la raconter, ma dernière idée mère ?

- Si ça te fait plaisir…

Alors que je lui expose ma nouvelle trouvaille, à laquelle il porte une oreille de laquelle je ne pourrais affirmer qu'elle est distraite, notre fourgon attrape la route de Marennes. Notre client est quelque part sur l'île d'Oléron. Une heure et demi de route, pas moins, à partir du dépôt. Sauf si les choses se passent merveilleusement bien, ce n'est pas encore ce soir que je pourrai aller chercher mon cadeau de fête des pères. Il intervient bientôt :

- Et il fera combien de pages cette fois-ci ?

- Oh ! Ça devrait tenir sur une trentaine de volumes d'environ deux-cent pages chacun.

Pour le coup, il en reste bouche bée.

- Ben quoi ? Si je veux écrire une biographie vraiment précise, il faut bien un livre par année de vie relatée !

- Guillaume ! Qui voudrait se taper six mille pages sur la vie d'un type, même aussi extraordinaire que ton héros ?

- … Ben je me suis dit que tu pourrais le lire au fur et à mesure.

- Non, non, non ! Tu m'as déjà fait le coup une fois. Là, tu oublies, mon vieux !

- Je te jure que celui-là…

- Celui-là pas plus qu'un autre ! Y'a pas un éditeur qui voudra publier ça. Ce n'est pas un roman, ton truc, c'est un annuaire !

Puis, me regardant à nouveau, il éclate de rire. Quoi qu'il en soit, je n'en démords pas. Cela peut paraître un projet de dingue, mais j'ai bien l'intention de le mener. Après tout, qu'ai-je d'autre à faire sorti du travail ? Excepté la chorale que j'ai intégrée pour ne plus subir les réflexions de mes parents sur mon comportement de solitaire reclus dans sa chambre, je ne vois personne et je ne sors jamais. J'aurais tout mon temps pour écrire cette histoire…



18:25



Je m'arrache rapidement de ma place de parking. Il est peutêtre encore temps. Je m'engouffre dans une épouvantable circulation dans laquelle les bus ajoutent leur note poivrée au pot-pourri que composent en coeur nos pots d'échappement. Pourtant cette heure reste ma préférée. Je me laisse aller dans le flux de la circulation pour rattraper la rocade. Et en attendant que ça se décante, j'allume la radio sur une station diffusant de grands classiques du jazz. Louis Armstrong, Charlie Parker, Ella Fitzgerald, Stan Getz…

Bref, je pourrais en parler pendant des heures, de même que l'animateur de l'émission. Je me souviens d'ailleurs que cela avait rapidement gavé Yann. Un soir que nous rentrions de Bordeaux, j'avais réussi à la capter sur le poste du fourgon. Face à la multitude d'anecdotes que l'illustre érudit de la radio avait réussi à pondre sur un morceau de deux minutes trente, mon collègue avait fini par craquer et – ce devait être la première fois depuis que nous travaillons ensemble – changé de station. Il m'avait alors rapidement expliqué pourquoi :

- J'ai assez de toi qui me raconte ta vie. Tu ne vas pas me rajouter celle de ce gars-là sur la conscience ! Je ne veux pas finir dans une soutane, moi !

- Moi je les aime bien, ses histoires.

- Ça, ça ne me surprend pas de toi !

Quoi qu'il en soit, ce soir, j'ai de la chance. Comme je passe devant la parfumerie, une place se libère justement entre une grosse moto rouge et une petite citadine… Non, je ne sais pas reconnaître les voitures. C'est un domaine qui ne me passionne pas, en fait. Même gamin, je ne jouais pas aux petites voitures, vous savez. Mon dada, c'était plutôt ces livres à paragraphes numérotés où vous choisissez ce que le héros va faire. Oui, dans l'esprit des jeux de rôle. D'ailleurs, il n'y a pas si longtemps, j'en lisais encore ! Vous verriez la collection que je possède à la maison…

Bref, j'arrive à faire un créneau ! C'est important de le noter, parce que la conduite en ville, ça n'a jamais été mon truc. En l'occurrence, je me suis toujours arrangé pour que mon collègue prenne le volant autant que faire se peut. En plus, lui, il adore ça, conduire. Pourtant des fois, on est allé dans des espèces de rues ! Même en rêve, je n'y aurais jamais engagé une roue, moi ! Vous voyez, ce sont des ruelles vraiment étroites, souvent à sens unique, avec tout juste la place de passer un doigt entre le mur et le rétroviseur. Ajoutez derrière nous une file de voiture prête à danser la farandole avec leur pare-chocs, et vous avez un authentique scénario catastrophe à mon point de vue !

Enfin, je descends de la voiture. Je fais attention à bien la fermer. Parce qu'aujourd'hui, vous n'imaginez pas le nombre de vols qui se font en plein jour, quasiment à la barbe des propriétaires ! Que dites-vous ? Aller à l'essentiel… Ce n'est pas vous qui souhaitiez tout savoir de ma vie ? Comment ? Juste le point où ça a basculé ? Il faut bien que je vous plante le décor. En vérité, c'est plus complexe que vous ne pensez. Quoi ? Embrouillé, plutôt ? Possible… Alors entrons directement dans la parfumerie."