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chapitre 3


Quand il est entré dans la parfumerie, elle l'avait déjà repéré. Elle s'était dit qu'il manoeuvrait plutôt bien pour un automobiliste. A la tête d'ahuri qu'il affiche à présent devant la multitude de boites et de flacons qui lui font face, elle a compris que le choix du parfum n'était déjà plus aussi évident à ses yeux.

A sa tenue, Alice devine que le garçon vient de débaucher. A la poussière blanche qui poudre encore sur son jean et son blouson sans manche, elle suppose qu'il doit être ouvrier. Mais elle demeure incapable de dire dans quel domaine. Comme ses collègues sont occupées, elle s'approche de lui.

- Je peux vous aider, monsieur ?

Guillaume reste un instant interdit devant cette apparition. La première chose qui l'a frappé chez elle, ce sont ses yeux. Cette réflexion pourrait paraître banale, voire puérile, s'il avait été en face d'autres yeux que ceux d'Alice. Car de tous les plus beaux ciels d'été qu'il lui a été donné de contempler, celui-ci arrive de loin devant les autres. Car il n'est que dans ces nuances de bleu qu'il a aussi vu briller toutes les étoiles de la Création.

- Tout va bien ? repart-elle en esquissant un sourire.

Son sourire. A la fois rempli de charme et de grâce, il est de ces trésors à l'apparition desquels tout le reste disparaît. Seule demeure la tendresse de ce doux visage, comme la caresse d'un ange contre le coeur. Un poids sur la poitrine qui coupe le souffle de Guillaume et lui noue si bien la gorge qu'il n'arrive à répondre que dans un murmure :

- Je… C'est bientôt la fête des pères…

- Et vous voulez être sûr de faire le bon choix. Il est plutôt ville ou plutôt campagne, votre père ?

- Plutôt campagne…

- Est-ce quelqu'un d'ouvert ?

- Oh ça non, c'est un vrai sauvage ! Enfin, je veux dire, il est… réservé ?

Comme elle tourne les yeux vers les parfums, Guillaume se mord les lèvres d'être aussi maladroit. Elle ne pensait pas que le simple fait d'acheter un parfum pouvait angoisser quelqu'un à ce point. Convaincue qu'ils n'arriveront à rien si elle ne prend pas les devants, elle repart bientôt :

- Aime-t-il les parfums verts ?

- Je ne pense pas que cette couleur lui pose un problème.

Se tournant vers Guillaume, les pommettes d'Alice se soulèvent davantage. Alors qu'elle cherche à lire sur son visage s'il plaisantait ou non, la lumière dichroïque des lampes halogène éclairant les étagères de verre donne à ses longs cheveux bouclés de charmantes nuances de cuivre et d'or. Comme son jeune client reste à contempler ses cheveux, elle finit par saisir une petite languette de papier dans un des quelques paniers disposés à l'attention des personnes désireuses de sentir plusieurs parfums sans pour autant embaumer à vingt mètres à leur départ du magasin.

Tandis qu'elle saisit un flacon, Guillaume détaille ses mains, à moitié absent. De petits doigts aux ongles courts, mais soignés. Elle devait appartenir à cette catégorie de filles qui se rongent les ongles dès que quelque chose les préoccupe. Toutefois ce devait être avant de travailler ici. Ses paumes douces, ses doigts potelés tout juste sortis de l'enfance laissent indiquer qu'elle est toute jeune. Aux yeux du garçon, elle peut avoir entre dix-huit et vingt ans.

Comme elle cesse de secouer son petit bout de carton, elle le lui tend. Alors que son acheteur porte à son nez une senteur fraîche, vivifiante et iodée, Alice risque :

- C'est ce que j'entendais par vert…

Inspirant un peu trop fort, Guillaume éternue tout d'un coup. Sursautant, Alice distingue du coin de l'oeil une de ses collègues lui faire une grimace significative. S'excusant, le garçon enlève ses lunettes pour essuyer d'un revers de manche les larmes que le parfum a fait naître dans ses yeux. Comme ses verres sont photochromiques et que la journée a été particulièrement ensoleillée, ces grosses bésicles cachaient encore à la jeune vendeuse le regard de Guillaume. Face à l'expression toute particulière de ses grands yeux noirs, elle éprouve une étrange sensation qui s'estompe dès qu'il esquisse un sourire pour prononcer de sa voix effacée :

- J'aime beaucoup, mais…

- C'est peut-être un peu trop fruité ?

- C'est ça.

- On va chercher quelque chose de plus soutenu, alors…