![]() |
.6.Guillaume descend à pied la longue avenue bordée de grands érables. Il fait très chaud et ce vent annonçant la période estivale serait d'une douceur euphorisante s'il ne charriait toutes les puanteurs de la ville. Le jeune homme n'aime pas la ville. C'est sale. C'est bruyant. Les chiens défèquent n'importe où. Les conducteurs agressifs jouent du klaxon comme ils cracheraient des insultes. Les piétons passent leur chemin sans se voir et la plupart du temps ils sont tristes. Pourtant la plupart d'entre eux partagent son inestimable chance. Peut-être est-il le seul à en avoir vraiment conscience ? Quelque chose lui tourmente l'estomac. Il a eu beau s'être laissé convaincre par Yann, il a un trac monstrueux. Guillaume est en proie à d'énormes doutes. Pourquoi cette fille a-t-elle été aussi attentionnée avec lui ? Après tout, il a croisé des dizaines de vendeuses. Elles ont toutes été gracieuses avec lui, mais cela s'arrêtait dès qu'il franchissait la sortie. Elles accueillent et dirigent les gens sur les produits qu'elles vendent. C'est leur métier. Il se peut que cette fille l'ait simplement trouvé gentil, et puis basta ! Le jeune homme se dit que c'est une erreur de retourner jusqu'à cette parfumerie, mais Yann pense le contraire. Le fait qu'elle lui plaise est aux yeux de son collègue une raison suffisante pour chercher à nouer le dialogue. Et puis au fond, Guillaume a envie de la revoir. Il a envie de croiser ses yeux rieurs, de l'entendre lui expliquer les nuances d'un parfum et les traits de caractère auxquels on les associe en général… Tout d'un coup, il s'arrête. La moto n'est pas là. Guillaume en éprouve un choc supplémentaire à l'estomac. Il réfléchit à toute vitesse. Peut-être ne travaille-t-elle pas le vendredi ? Peut-être s'est-elle garée ailleurs ? Il avance prudemment jusqu'au devant de l'entrée. Dans un coin de la boutique, il reconnaît aussitôt les boucles brunes et la veste de tailleur. Les jambes nerveuses et la jupe taillée pour ses cuisses. Sa tension monte d'un cran. Il respire profondément avant d'entrer. Il y a foule cette après-midi dans le magasin. Serait-ce le fait de la loi sur les trente-cinq heures ? Quoi qu'il en soit, les trois boutiquières sont toutes occupées. Peu désireux de la déranger dans son travail, et sachant surtout qu'il va lui falloir une heure rien que pour lui demander si elle va bien, Guillaume se demande s'il ne ferait pas mieux de s'en aller avant qu'elle ne l'ait remarqué. Mais lorsqu'il est sur le point de filer, elle se retourne brusquement dans sa direction. Comme elle le voit, un sourire éclaire son visage. Elle lui fait un petit signe du bout des doigts avant d'accompagner ses clients jusqu'à la caisse. Il lui rend un geste bref et maladroit de la main. Le voilà coincé. Il ne peut plus reculer. Une autre commerçante lui demande soudain si elle peut l'aider. Il lui indique qu'il se débrouille. Alice n'en revient pas. Deux visites en deux jours. Elle n'est pas peu fière d'elle. Si elle est parvenue à inciter un client à revenir si vite, c'est qu'elle n'est pas aussi mauvaise vendeuse que le voudrait Denise, une collègue qui ne l'aime pas. D'ailleurs, c'est réciproque. Alice contemple avec cynisme les courbettes auxquelles se réduit d'ailleurs cette vieille cruche pour arriver à vendre sa part de cosmétiques. Ce devrait être interdit de laisser des gens se ridiculiser à ce point pour conserver leur poste. Car ce n'est pas en perdant leur dignité qu'elles sauveront le magasin. Le patron cherche à vendre depuis plus de six mois. D'après lui, c'est le bon moment. L'affaire ne sera jamais plus florissante. Mais Alice s'en moque un peu. Elle a du travail ici jusqu'à la fin de l'année scolaire. Elle trouvera sûrement une autre boutique pour préparer sa deuxième année de BEP en alternance. Arrivant à la hauteur de son client fidélisé, elle commence :
Salut… On se fait la bise ?
Guillaume comme à son habitude reste planté comme un piquet
de vigne, sans réagir, ni même donner l'impression qu'il a
compris ce qu'Alice vient de lui dire. Elle pose furtivement ses
lèvres sur sa joue lorsqu'il se penche enfin. Qu'il est grand ! Du
haut de son mètre soixante-cinq, elle doit lever le menton pour
le regarder dans les yeux. Comme il ne prononce toujours pas
un mot, elle ajoute :
Tu es venu pour que je t'aide à quitter ta place de
parking ou seulement pour un parfum ?
Lui dira-t-il qu'il n'est venu que pour elle ? Ça, il ne risque pas. Il
finit par bredouiller :
Un autre parfum… pour moi.
Très bien. On devrait mieux s'en sortir, ce soir. Tu
connais déjà la moitié de ce que je peux te proposer !
Je… Tu… Enfin, il n'y a que des parfums, ici ?
Non, on a aussi des déodorants, des gels douches, des
soins pour la peau, des cosmétiques.
Va pour le gel douche.
Tu travailles dans quoi, sinon ?
Comment ?
Quel est ton métier ?
Je pose des vérandas et des fenêtres en PVC.
Ah… C'est bien. Ça fait longtemps que tu fais ça ?
Je… Deux ans.
Un silence s'ensuit. Elle attrape une bouteille et lui tend. Il la
saisit pour en lire le nom.
Ouvre-la.
Retirant
le
capuchon,
il
sent
le
parfum
du
gel
douche.
Il
acquiesce comme elle lui demande si celui-ci lui plait. Comme il
ne prononce toujours rien, elle finit par demander :
Autre chose ?
Euh… Non, merci. Je vais y aller !
Bien. Si tu veux passer en caisse…
En quelques pas, ils traversent le magasin. Comme l'autre
collègue reconnaît Guillaume, elle adresse une grimace à Alice
facilement traduisible par :
Qu'est-ce qu'il fait encore là, lui ? Ce à quoi Alice réplique par une mimique signifiant son incapacité à répondre. Guillaume est nerveux. Quelque chose lui serre la gorge comme jamais auparavant. Enfin, jamais n'est pas le terme approprié. Seulement la dernière fois qu'il a éprouvé un tel malaise, c'était pour d'autres raisons. Des raisons obscures à l'origine de sa réelle difficulté à discuter normalement avec cette jeune femme. Il lui rend le gel douche le temps de le régler, puis sort dehors, après les civilités d'usage. Une fois dehors, Guillaume marche tête baissée jusqu'à sa voiture, à l'autre bout de l'avenue. Il a eu moins de chance pour ce garer, ce soir. Même s'il s'en veut encore de n'avoir pas su trouver les mots, il se dit qu'il vaut mieux laisser passer un week-end là-dessus. Lundi, il aura sûrement trié ses idées. Elles sont si nombreuses, ses idées, et tellement contradictoires avec ses envies. Il aimerait l'emmener boire un verre dans un quelconque bar. Il aimerait lui raconter des choses qui la feraient rire de bon cœur, qui lui montreraient qu'il est un mec bien. Il aimerait qu'elle comprenne toute sa détresse en lisant dans ses yeux. Qu'elle finisse par lui prendre la main ou glisser son bras sous le sien. Qu'elle arrive à l'aimer malgré ce qu'il a vécu, malgré ce qu'il est. En même temps, il sait qu'il n'osera jamais un tel bonheur. Il se sent pataud, maladroit. Il se croit le physique d'un monstre. Enclavé dans sa prison de chair, il aspire au bonheur, mais il ne s'en sent plus capable. Il ne l'a connu qu'une fois, mais cela lui a bien trop coûté. Il sait que s'il le retrouvait auprès de cette fille, il vivrait dans la peur de le perdre, parce qu'il est convaincu qu'on ne se relève pas deux fois d'une telle perte. Alors il réfléchit, il hésite, il se pose une foule de questions. Et au lieu d'être attentif à cette si charmante vendeuse, ses pensées s'emmêlent. Le simple fait de lui demander ne seraitce que son prénom lui semble hors de portée. La question se formule dans son esprit, se presse sur sa langue, mais périclite inévitablement sur ses lèvres. Si elle n'y meurt pas, elle s'échappe de sa bouche dans un souffle presque inaudible, souvent mal articulé. Il faut qu'il se répète pour qu'on la comprenne enfin. C'est toujours comme ça quand il ne connaît pas la personne qui s'adresse à lui. Dans la chorale qu'il a intégrée au début de l'année, il a mis trois semaines pour commencer à échanger quelques mots avec quelques choristes. En outre, ça se résumait la plupart du temps à des borborygmes ou à de simples oui ou non. Paradoxalement, il est des personnes avec lesquelles il a un contact relativement normal. C'est notamment le cas de Yann, avec lequel le courant est passé presque aussitôt. Toutefois le fait qu'ils travaillent ensemble a offert un support à leur dialogue. Ainsi, de fil en aiguille, il n'a pas été difficile à ce brave trentenaire de faire parler Guillaume. Montant dans sa voiture, ce dernier reste un moment à réfléchir. Un coup d'œil à sa montre. Dix-huit heures quarante. Pour une fois, il va être à l'heure pour dîner. Au moins, ses parents s'endormiront paisiblement, eux, ce soir…